How does this translate? Jaysis, I wouldn’t know!

Les stratégies que les traducteurs adoptent, servent souvent à élaborer des traductions qui semblent naturelles au lecteur, comme si le texte concerné ne provenait pas d’une autre langue. Cette approche de la traduction est au cœur d’un vieux débat entre les spécialistes.

Pour de nombreuses raisons, certains traducteurs pensent que les traductions, au lieu d’être un vulgaire déguisement qui permet au texte original de se fondre parmi la foule des textes autochtones, devraient être pour leurs lecteurs une porte vers le monde de ce texte étranger.

Voilà pour la théorie.

L’auteur irlandais Roddy Doyle est connu pour ses mises-en-scènes de la vie des classes ouvrières dublinoises dans les années 1980. Dans un roman de 1990, The Snapper, il tire ses effets humoristiques de la langue et de la culture locales, à travers un texte construit en majeure partie de dialogues qui utilisent en particulier une grande quantité de jurons.

L’interjection « Jaysis ! », par exemple, apparaît 41 fois dans la version originale. Bien que Doyle utilise le terme pour signifier la prononciation irlandaise du juron anglais « Jesus ! », il n’est probablement pas l’inventeur de cette orthographie. Toutefois, Jaysis ! peut être considéré comme un juron irlandais à part entière, comme les résultats d’une rapide recherche sur la toile peuvent le montrer :

Le 20 octobre 2010, pour le terme « Jaysis », Google obtient :

– Pour les pages irlandaises uniquement : 50 300 résultats

– Pour les pages britanniques uniquement : 1 610 résultats

Mon navigateur obtient 30 fois plus de résultats pour les pages irlandaises uniquement que pour les pages britanniques uniquement, ce qui contraste fortement avec les chiffres des populations respectives de ces deux pays.

Les amateurs de clichés ne manqueront pas de décrire un tel juron comme un exemple typique de « la très catholique Irlande », mais voici l’opinion de Roddy Doyle à ce sujet :

Je voulais échapper au cliché habituel de l’Irlande. Un critique anglais avait dit à propos de The Snapper : « Où était le prêtre ? Il s’agit d’une fille-mère ». Et j’avais envie de lui répondre « Va te faire, mon pote ! Qu’est-ce que t-y connais ? Tu vis à Londres ». Dans les quartiers ouvriers de Dublin, les prêtres sont tout au plus des figurants ; peu de gens les connaissent, et ils ne sont pas particulièrement les bienvenus quand ils frappent à la porte. (Extrait de Reading Roddy Doyle, de Caramina White, Syracuse University Press, 2001 [Ma traduction])

Le fait de jurer est souvent considéré comme une caractéristique des milieux ouvriers dans nombreux endroits du monde anglo-saxon. Mais au sein de la société irlandaise, cette limite est brouillée.

Une étude basée sur le Limerick Corpus of Irish-English prétend même avoir trouvé des preuves que le fait de jurer est profondément enraciné dans la culture irlandaise (F. Farr, Taboo or Not Taboo ? : Swearing and Profane Language Use in Spoken Irish English. University of Amsterdam, 2008). Ceci pourrait être attribué à la façon dont l’anglais aurait été imposé à une population qui jusque-là parlait gaélique.

Mais d’autres attribuent cela à la façon dont ces nouveaux anglophones auraient tenté de se distinguer de leurs colonisateurs. Le social swearing en particulier, se serait développé en tant que lien social (David Crystal, The Cambridge Encyclopaedia of the English Language, Cambridge University Press, 1995) et les jurons utilisés dans de tels cas ne seraient pas chargés d’agressivité mais agiraient plutôt comme des marques de sympathie.

Dans certains cas, toutefois, ils frisent les limites de la tolérance, comme le montre le dialogue suivant, extrait d’une célèbre série télé britannique :

Ted : July the 19th, why does it strike me as important ?

Dougal : Er… July the 19th… I wouldn’t know Ted, you big bollocks.

Ted : I’m sorry ?!!

Dougal : I said ‘I wouldn’t know Ted you big bollocks’.

Ted : Have you been reading those Roddy Doyle books again Dougal ?

Dougal : I have, yeah, Ted you big gobshite.

La dite série est une satire dans le meilleur style de celles que la télé britannique est capable de produire – sauf que dans son cas, elle fut originellement imaginée par des Irlandais et pour des Irlandais. Précisons qu’il s’agit d’une série iconoclaste dont le présent extrait met en scène deux des personnages principaux, tous deux prêtres catholiques dans un coin reculé de l’ouest irlandais, et atteignant chacun un fort degré d’imbécillité.

Mais si le social swearing est une réelle spécificité culturelle, comment la traduire ? Et surtout, comment un juron tel que Jaysis a-t-il été traduit dans la version française de The Snapper ?

À suivre.

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