How does this translate? Jaysis, I wouldn’t know! (suite)

Suite au billet sur le social swearing en Irlande, j’en étais resté à cette question: Comment un juron tel que ‘Jaysis’ a-t-il été traduit dans la version française du second volet de la trilogie de Barrytown, The Snapper, de Roddy Doyle?

Bernard Cohen, auteur de la seule traduction française publiée(1), utilise tout un arsenal de jurons archaïques tels que de Dieu, doux Jésus ou Seigneur.

Cette approche semble suggérer qu’il ait essayé de construire une forme d’étrangeté, car l’utilisation de tels archaïsmes pourrait déranger la lecture, le lecteur se demandant si de tels jurons semblent appropriés dans la bouche de ces personnages.

Le catholicisme a souvent été utilisé pour caractériser et vendre l’Irlande, pas uniquement dans les guides touristiques, mais aussi à travers la culture populaire américaine.

Le fait de maintenir l’élément religieux de ces jurons dans une traduction française pourrait donc aider le lecteur à localiser l’histoire, surtout si ce dernier n’est pas très au fait des mœurs dublinoises.

En 1991, le cinéaste Alan Parker fait un tabac avec son adaptation de The Commitments, premier volet de la trilogie de Barrytown et en 1993, Doyle remporte le Booker Prize, un célèbre prix littéraire du monde anglophone, pour Paddy Clarke Ha ha ha.

Tout cela a certainement contribué à faire connaître The Snapper en dehors de l’Irlande. Cependant, le fait que la religion avait déjà perdu son pouvoir sur les masses populaires dublinoises des années 80 ne semblait pas encore visible en France dans les années 90.

En effet, il est fort probable que les lecteurs français aient pris (et pour une large part prennent encore) ces jurons religieux comme un trait caractéristique de l’Irlande, surtout parce qu’avec The Snapper, le sujet touche à la maternité:

Sharon was pregnant and she’d just told her father that she thought she was. […] – Oh –my Jaysis, said Jimmy Sr. (Roddy Doyle, The Snapper, page 1)

Sharon était enceinte et venait juste d’annoncer à son père qu’elle pensait l’être. […] -Oh… Doux Jésus! Articula Jimmy Sr. (Traduction de Bernard Cohen)

Lors de sa construction de cette étrangeté, Bernard Cohen ne semble pas avoir cherché à différencier Jaysis de Jesus. Les deux termes sont utilisés dans les dialogues de Doyle, mais la traduction utilise indistinctement doux Jésus et bon Dieu, pour les deux termes, une approche qui ne renseigne nullement sur la spécificité culturelle de Jaysis.

Ceci ne fait que renforcer un cliché que le lecteur français attend déjà, celui de ‘la très catholique Irlande’(2).

Dans un sens, il s’agit du même cliché que les cinéastes hollywoodiens nous ressassent chaque fois que l’île d’Emeraude ou l’un de ses ressortissant sont mis en scène.

Pourtant, pour traduire Jaysis, Bernard Cohen a aussi fait appel à des jurons profanes plus domestiques, tels putain ou merde, même si ceux-ci ne semblent advenir que dans la seconde moitié du roman.

Aurait-il baissé sa garde? Sa propre identité commençait-elle à peser sur ses efforts de traduction?

En effet, le fait qu’il ait décidé d’utiliser ces jurons français plus typiques vers la fin du roman pourrait indiquer qu’ils n’étaient pas ‘planifiés’.

Ce fait est d’autant plus intéressant, que l’utilisation de ces jurons semble déterminée par les personnages, une stratégie qu’il ne semble pas avoir adoptée pour les jurons religieux.

Putain est presque toujours utilisé par un homme, le père de Sharon, tandis que merde est réservé à Sharon et ses amies, en d’autres termes, seulement par des adolescentes.

En français, putain est généralement vu comme étant plus vulgaire que merde, de la même manière qu’en anglais, fuck est considéré comme plus vulgaire que shit.

On pourrait donc en conclure que la traduction de Bernard Cohen adoucit le langage de Sharon en comparaison de celui de son père.

Les féministes auraient sans doute un commentaire intéressant à faire à ce sujet, mais je ne tiens pas à suggérer que le traducteur ait été intentionnellement sexiste.

En effet, je crois qu’il a simplement agit comme tout autre traducteur l’aurait fait, en utilisant sa perception de la société et en l’appliquant à sa traduction, un processus qui n’a d’ailleurs rien de particulier à la traduction.

C’est un fait que dans les sociétés occidentales, les jurons utilisés par les individus féminins sont, en général, moins vulgaires que ceux utilisés par les individus masculins. Il s’agit là d’une règle implicite imposée par nos sociétés(3).

Il semble pourtant que, contrairement à son alter-ego de la version française, la Sharon de la version originale n’ait pas voulu obéir pas à cette règle implicite.

1. The Snapper. Roddy Doyle. Traduit de l’anglais par Bernard Cohen. 1999. Laffont. En tout cas, c’est la seule que je connaisse.

2. J’obtiens 2,950 hits pour « la très catholique Irlande » dans mon moteur de recherche. Ce cliché est souvent utilisé par la presse française pour contenter un public qui aime à condamner les mœurs culturelles de ses voisins: la prohibition de l’avortement dans le cas de l’Irlande.

3. Consulter par exemple Swearing in English, de T. McEnery, 2006, Routledge.

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How does this translate? Jaysis, I wouldn’t know! (suite)

Une réflexion sur “How does this translate? Jaysis, I wouldn’t know! (suite)

  1. jean-paul dit :

    « venait juste  » d’annoncer .. ?? on ne vient pas juste de .. on vient de, tout simplement..
    Quant à « articula Jimmy »… no comment sur ce « articula » (pour ne utiliser « dit » ?? )
    « Doux Jésus » …???

    J'aime

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