La langue des architectes, élitisme ou rationalisme ?

Architectes: Tous imbéciles. Oublient toujours l’escalier des maisons.
Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues (1913)

Les architectes utilisent-ils un langage abscons ?

On se moque de leur jargon. On leur reproche d’utiliser un vocabulaire incompréhensible. On les enferme dans le cliché de « la tour d’ivoire », cet ouvrage aux dimensions bibliques censé les protéger de la médiocrité de leurs contemporains. Certains disent même que le seul but de ce langage abscons est de tenir le philistin à l’écart.

Certes, il faut l’admettre, les architectes ont parfois tendance à se laisser aller à un certain hermétisme linguistique mais il n’est en réalité que le résultat de l’évolution de l’entendement humain.

En 1923, Le Corbusier publie Vers une architecture, ouvrage dans lequel il énonce « trois rappels à messieurs les architectes ». Ceux-ci concernent « le volume », « la surface » et « le plan », les trois composantes principales de toute architecture. Le volume, c’est la forme sous la lumière. Plus il est simple, plus il est beau. La surface couvre le volume. Sa composition doit être régie par les lois de la géométrie. Le plan amène l’ordre. Il est générateur.

En 1930, il va plus loin. Dans Précisions, il s’affranchit franchement des concepts anthropomorphiques : la « pièce » devient la « fonction » ; « le couloir », un « organe de circulation horizontale » ; la « cloison » un « diaphragme ».

Pourquoi cet élitisme linguistique ?

Parce qu’il ne s’agit pas d’élitisme. Il s’agit de rationalisation.

Pour comprendre l’architecture moderne, il faut poser la question à la physique moderne :

« En résumé, ce qui caractérise l’évolution de la physique, c’est une tendance vers l’unité et cette unification s’opère principalement sous le signe d’une certaine libération de la physique, de ses éléments anthropomorphiques et surtout des liens qui la rattachaient à ce qu’il y a de spécifique dans les perceptions des organes de nos sens. » (Initiation à la Physique, Max Planck, 1934, Flammarion, traduit de l’allemand par J. du Plessis de Grenédan, 1941).

Max Planck appartenait à la première génération de grands savants du XXe siècle. Prix Nobel de physique en 1919 et inventeur du concept de « quantum », il expliquait que pour comprendre les phénomènes que nos sens perçoivent, la physique avait dû s’affranchir de « ses éléments anthropomorphiques », c’est-à-dire des liens qui la rattachent à ce qu’il y a de spécifique dans la perception des organes de nos sens.

Appeler un couloir un « couloir », c’est déjà lui donner la forme que nos sens sont habitués à percevoir. Comment serait-il possible, dans de telles conditions, de pouvoir l’envisager sous une autre forme ?

Les architectes utilisent une langue bizarre, non pas parce qu’ils sont élitistes, mais parce qu’ils refusent de laisser le sens commun dominer la conception des espaces qu’ils tentent de projeter.

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