L’hypercorrection

(ou ce que la sociolinguistique retiendra de Thatcher)

L’hypercorrection est un phénomène linguistique qui se manifeste dans ton discours (et dans le mien-z-aussi) lorsque tu es en présence de personnes dont le langage te paraît-t-appartenir à une variété de langue « supérieure » à la tienne, ami lecteur qui es timide mais qui te soignes. C’est une stratégie palliative, inconsciente ou non, utilisée en cas d’insécurité linguistique.

L’hypercorrection consiste à « corriger » un trait de langage dans un cas où il n’y a pas lieu de le faire. Elle est caractéristique chez les enfants mais elle est aussi typique du discours de ces hommes et de ces femmes politiques qui se veulent des tribuns (des tribunes ?) convaincus et convaincants et qui, comme tels, ont des certitudes grammaticales. Mais, comme disait Marcel, « il n’y a pas de certitudes, même grammaticales ».

L’hypercorrection hyperclassique est la liaison hyper(s)trophiée. Exemple : il prononça-t-un discours-z-éloquent. Jacques Chirac est assurément le plus célèbre des acrobates de ce type de liaison : bien avant les Guignols de l’info, l’aigle Black Jack du Bébête show exploitait déjà ses liaisons mal-t-à propos.

Un peu de repassage n’ayant jamais fait de mal, repassons la Manche.

En 1996, dans le cadre de ses recherches sur l’hypercorrection, la sociolinguiste Deborah Cameron s’était intéressée au cas Thatcher (voir « The Accent of Politics », Critical Quarterly, volume 38, quatrième trimestre).

Elle avait montré que certaines figures politiques britanniques issues de classes sociales moyennes et ouvrières tentent sans succès d’adopter l’anglais d’Elisabeth (AKA zi one and zi only « Queen’s English »), parce qu’elles le perçoivent comme caractéristique des élites.

La sociolinguiste britannique avait ainsi souligné comment Thatcher corrigeait ses voyelles aux « mauvais » endroits, et démontré que l’effet de cette hypercorrection était inverse à celui recherché : en tentant d’éviter un jugement négatif de sa prononciation (qu’elle-même jugeait « vulgaire »), elle exposait son discours au reproche « d’inauthenticité », inspirant ainsi de la répulsion à une partie de l’électorat britannique.

Autre conséquence de ce changement d’élocution : la remise en question de l’authenticité du discours des élites, déstabilisation qui s’est fortement renforcée depuis les années Thatcher. Le statut « hype » de cet anglais a été en partie confisqué par d’autres variétés que certains chercheurs appellent « sociolectes » mais que la langue dominante désigne sous les termes péjoratifs de « patois », « dialecte », « argot »… L’élocution étant toujours chargée d’idéologie, les deux sont intimement liées.

Pour les jeunes générations britanniques des années 1960 à 1980, le rock, le punk et la pop ont servi, entre autres, à introduire et à populariser une perception totalement nouvelle de la prononciation dite « correcte » et ont donné leurs lettres de noblesse de plèbe à des variétés d’anglais qui jusque là étaient largement considérées comme inférieures à l’anglais de la reine.

Les hypercorrections de Margaret Thatcher ne trompaient qu’elle-même. Dans un sens, ça me rappelle l’histoire du petit brun aux yeux marron qui voulait fonder une race pure de grands blonds aux yeux bleus. Quelque chose me dit que lui non plus ne pouvait pas blairer son reflet dans le miroir.

Un autre aristocrate britannique a dit un jour qu’il est important de savoir d’où on vient car lorsqu’on ne sait pas d’où on vient, on ne sait ni où on est, ni où on va ; et quand on ne sait pas où on va, c’est qu’on fait sans doute fausse route.

PS: plusieurs responsables politiques britanniques se sont étonnés que certains de leurs concitoyens puissent se réjouir du décès d’une vieille femme de 87 ans. Certes, la vieille dame s’était retirée depuis longtemps de la politique. Pourtant, elle sera la première des premiers ministres britanniques à recevoir des funérailles d’une envergure comparable à celle des funérailles de Churchill. Si la décision était unanime d’honorer celui qui, à la veille de la bataille d’Angleterre, n’avait promis que du sang, de la fatigue, des larmes et de la sueur, celle d’honorer Thatcher semble unilatérale…

Publicités
L’hypercorrection

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s