Respecter les langues c’est bien. Respecter les autres, c’est mieux.

Le truc à la mode, chez les linguistes, c’est de lutter pour le respect de la langue. Ce faisant, ils confondent souvent deux sentiments : la fierté et l’attachement. Un petit rappel concernant la langue des uns et des autres me paraissait nécessaire.

Évidemment, cela suppose que vous, les uns, me reconnaissiez comme l’un des vôtres. Attention, par les temps qui courent, y’a des Huns qui ont des allures de uns alors qu’en fait ce sont à n’en pas douter des autres. Moi qui ai une tête de Turc, on me dit souvent que je ressemble aux autres, mais rarement aux Huns.

Précisons en outre qu’il ne s’agit que d’une expérience et qu’après la lecture de ce billet, chaque un sera libre de reprendre sa place parmi les autres. D’ailleurs, si vous, les uns, ne voulez pas de moi, je ferai comme les marchands de canons (j’irai voir les autres).

Bref, à supposer que les uns c’est nous, voilà où je veux en venir depuis le début de ce billet décousu : certains d’entre nous soulignent, un peu trop allégrement à mon goût, que « notre » langue serait en danger et qu’il faudrait la respecter.

Note bien, ami lecteur dont l’identité baigne dans une unité nationale bienheureuse, que je ne suis pas contre. Je n’aspire qu’à leur emboîter les vis ; malheureusement, il me semble que le pas est faussé.

Ce que je n’arrive pas à saisir, vois-tu, c’est comment ces gars se débrouillent pour savoir qui fait partie des « uns » et surtout, question cruciale, qui sont les « autres » qui restent à la porte la langue dégoulinant sur le pavé, le regard emprunté à un percheron mâtiné de cocker et la queue frétillant désespérément ? C’est qui « nous » ?

Apparemment, il s’agirait d’un « nous » qui parle (et écrit) mieux que les autres une langue particulière que les grincheux susmentionnés qualifient de « langue maternelle ». Comme ce « nous » parle mieux, il serait en droit de posséder la langue en question.

Lorsque l’argument est proféré par une petite tronche qui pense que certains hommes seraient plus égaux que (entre « autres » mais pas seulement, entre « uns » aussi) les noirs, les cafés-au-lait, les à-peine-basanés, les juste-un-peu-hâlés, les femmes, les travestis, les mal-sapés, les homos-textuels, les hétéros-clites, les juifs sédentaires, les errants, les tanplans, les retardés mentaux, les retardés tout court et, comble de l’injustice, même mon percepteur, cela n’a rien de surprenant, a-t-il ?

En revanche, ce qui est beaucoup plus troublant, c’est que cet argument soit proféré par des traducteurs, une espèce qu’il est pourtant notoirement difficile de répartir entre la case « les uns » et la case « les autres ».

Soyons honnêtes. Perso, je pense faire partie des plus normatifs (mais je me soigne !). Et pourtant, jamais je n’oserais prétendre posséder une langue, du moins pas au sens sociolinguistique.

Les langues comprennent tellement de registres, de variations locales et de domaines d’expression, etc. (je te laisse allonger cette liste amie lectrice linguiste) qu’il est impossible à une seule personne de les « posséder » dans leur totalité.

Ça, c’est le sens linguistique. Prétendre posséder une langue selon cette acception du terme est certes contestable mais bien naturel de la part de gens qui travaillent avec ladite langue au quotidien.

Le sens sociolinguistique est beaucoup plus insidieux.

Il sous-entend que parce qu’une langue serait « notre langue maternelle », elle serait la mère de notre identité : comme si sans elle, nous ne serions plus nous-mêmes. Comme si nous étions ce que nous sommes – cette belle et grande nation qu’est la république des bouffeurs de fromages qui puent – parce que nous parlons une langue « pure », « parfaite », « authentique », « unique » et tous les qualificatifs du même acabit qui ont laissé à plus d’un juif la sensation désagréable que quelque chose attachait.

Ce n’est pas moi qui le dis – qu’on risque de perdre notre identité nationale – ce sont paraît-il, des trois-quarts centre de l’équipe nationale de l’Assemblée nationale.

Pourtant, quand on bosse à l’Assemblée, on sait que la pureté reflète un état sans mélange. Qu’elle est le fait d’un état stable et inaltérable. Qu’étant donné que l’entropie affecte tout corps de ce monde, la pureté est nécessairement un mythe. Et dans le cas qui nous occupe, disons-le franchement, un cliché éculé.

Aucune langue n’est « pure ».

Les linguistes aiment comparer les langues à des organismes car elles naissent, mutent, se multiplient, cohabitent, luttent, s’immunisent, et meurent. Ce faisant elles évoluent.

Ce phénomène est toujours le résultat de l’interaction entre les « uns » et les « autres », qui sont (presque toujours) des êtres humains.

Cela ne veut pas dire qu’il faille se coltiner la terre entière, mais simplement que « notre » langue s’enrichit souvent de l’usage qu’en font les autres.

Respecter les langues c’est bien. Respecter les autres, c’est mieux.

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Respecter les langues c’est bien. Respecter les autres, c’est mieux.

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