Contre les blog(ue)s

[Dénombrer les blogs qui encouragent les indépendants à tenir un blog serait une tâche fastidieuse. Pour Google en revanche, compter le nombre de « pourquoi tenir un blog » est l’enfance de l’art (toi aussi, ami lecteur amateur de guillemets, joue à dénicher des sujets clichés).

Les professionnels de la traduction – ce sont des traducteurs qualifiés qui exercent leur travail de leur plein gré mais avec de la rémunération en plus – devraient ils tenir un blog ?

Ma collègue écossaise Karen Tkaczyk, une spécialiste de la trad technique dans le domaine pharmaceutique, pense que non. Dans un billet sur le blog de Corinne McKay, Thoughts on translation, elle tentait de dénoncer la supercherie au moyen d’un billet en ligne original et gratuit (tiens, c’est marrant, ça fait « blog » en abrégé).

J’en ai rédigé une version française avec son concours et je la reproduis ici avec son aimable autorisation.]

Affaire Tkaczyk contre E-pocrisie

Je ne blague blogue pas. Je n’en ai pas l’intention et je pense que toi non plus, amie lectrice qui te demandes quel est le sens d’un bloc-notes et de la vie plus généralement, tu ne devrais pas.

J’entends souvent dire que nous devrions bloguer pour renforcer notre image de marque.

C’est faux. Nous ne devrions bloguer que parce que cela la renforce.

J’en ai ras le flux de dépêches des blogs indigents aux billets épisodiques portant sur des sujets déjà cent fois relayés par d’autres. C’est mon point de vue de traductrice libérale, mais la plupart des raisons énoncées ici sont également valables pour les interprètes, les entreprises de traduction et tous ceux qui proposent des prestations dans notre domaine.

Chefs d’accusation

Ne pas être le premier dans son créneau est un problème. Si tu souhaites tenir un blog mais que ton idée risque de reproduire ce qui a déjà été brillamment dit sur un blog connu de traductologie, je te suggère de ne pas t’en donner la peine. Je subodore que le marché des « blogs déontologiques pour traducteurs libéraux » est saturé (et pour tout dire, cette supputation est un euphémisme). Pour réussir là où les autres échouent, le sujet de ton nouveau blog doit être plus précis.

Si tu blogues parce que tu trouves cela gratifiant et que tu te fiches de savoir si tu as des lecteurs, faire un œuf pas de problème. On découvrira peut-être ton génie, comme tant d’autres grands artistes, et tu passeras à la postérité [Note du traducteur ton serviteur : la postérité, c’est ailleurs et demain ; les professionnels préfèrent la prospérité, surtout quand elle a lieu ici et maintenant]. Ta gloire rejaillira peut-être sur notre profession. Que St Jérôme te bénisse.

Mais pour la plupart, les traducteurs et les interprètes que je connais lancent leur blog comme support de réseautage pour développer leur entreprise. Beaucoup d’entre eux espèrent y gagner des clients. Je ne connais pas les goûts de tes clients, mais les miens, pour leur part, ne lisent rien au sujet de la traduction. Ils ne lisent que ce qui les intéresse. C’est pour cela qu’ils me confient leurs traductions, parce qu’ils ne veulent pas s’en soucier.

Réquisitoire

Je veux répondre aux arguments que certains avancent pour la défense des blogs.

Voyons d’abord le plus solide de ton point de vue, amie traductrice ma chère consoeur, celui qui voudrait que tu sois une écrivaine et que, par conséquent, tu doives mettre en avant cette compétence sur ton blog.

Écris donc. Mais fais-toi publier sur d’autres blogs et sur d’autres supports, comme les revues de réseaux, de sociétés ou d’associations professionnelles. Propose des billets aux blogueurs que tu admires. Soumets des articles aux comités de rédactions des associations de ton pays et d’autres pays. Ils sont toujours à la recherche de matériaux sérieux et de nouveaux auteurs. Certains vont même jusqu’à les rémunérer.

Autre facteur à prendre en compte lors de la rédaction d’un blog destiné à mettre en valeur tes talents de traductrice : le style.

Je suis une traductrice technique. Le style technique que j’utilise pour la quasi-totalité de mes travaux de traduction ne se prête pas à la rédaction d’un blog. La traduction technique ne fait appel à aucun élément relevant de la persuasion, de la finesse ou de la plaisanterie. Il s’agit au contraire d’analyser et de rédiger des instructions claires et dénuées d’ambiguïté. Dans mon cas, produire des billets percutants reviendrait à utiliser un style d’écriture qui diffère de celui que j’utilise au quotidien, c’est-à-dire de celui dont je suis fière en tant que professionnelle.

En revanche, écrire de temps à autre pour diverses lettres d’informations et publications en ligne présente un attrait non négligeable : nul besoin de se cantonner à un seul sujet. Suivre les méandres de sa pensée au hasard des idées n’est peut-être pas la méthode la plus fructueuse pour développer son créneau mais peut-être est-ce parfait pour le bulletin d’une association locale ou pour le blog d’une collègue ? Les occasions se multiplient quand on élargit son champ de vision.

Toutefois, si tu préfères te focaliser sur un sujet, un blog spécialisé est peut-être ce qu’il te faut et tu seras la première dans ton domaine. Si c’est le cas et que tu as déjà une vingtaine de billets sous le coude, je te souhaite de réussir. Dans le cas contraire, ta tentative consistera essentiellement à jouer de l’articulation susmentionnée pour te faufiler sur un marché déjà saturé : je pense qu’il existe des moyens plus efficaces d’améliorer l’ensoleillement de ta façade.

Note pour le greffe

J’ai examiné l’affaire, je connais le dossier.

Considérant que le peuplement de notre éther(net) quotidien par des articles de qualité puisse susciter l’attention et forcer le respect de notre profession, devrais-je te décourager de bloguer ?

C’est bien là toute la question. Si tu agis pour le bien de tous, puisses-tu prospérer.

Tu auras remarqué que j’ai mentionné plus haut le chiffre de vingt billets préalablement rédigés. Il me semble que si tu peux en rédiger autant, les corriger, organiser l’ensemble selon un format attrayant, et les publier régulièrement sur une période de plusieurs mois, il est possible que tu réussisses.

Les blogs dont les billets sont trop rares ou qui semblent manquer de souffle, projettent une mauvaise image de leurs auteurs, comme s’ils étaient mal organisés ou incapable d’atteindre leurs objectifs. Pour ne pas décevoir, il est préférable de ne pas susciter des attentes.

En guise de conclusion

Ne te méprends pas : mon but est de souligner combien le temps est précieux dans l’exercice de notre profession. Je ne suis ni aigrie, ni jalouse ; je suis réaliste. Tout le monde n’a pas le talent des Piles intermédiaires.

Le verdict

Pour être efficace, un blog doit posséder les caractéristiques suivantes :

  • Être original (le premier dans son domaine)
  • Être régulier (récurrence prévisible des publications)
  • Être novateur (apporter quelque chose de nouveau)
  • Être amusant ou instructif (il nous fait rire ou nous apprend quelque chose)

[Après-propos du traducteur ton serviteur : le Journal officiel de la République française recommande de traduire la contraction anglaise de « web-log » (le mot « blog » désignant un journal ou un carnet de bord en ligne) par « bloc-note ». Le Bureau de la traduction du Canada semble pour sa part avoir francisé le terme en « blogue » (nom masculin). Point problématique pour les traducteurs normatifs : le Journal officiel ne recommande rien pour traduire le verbe « to blog », au contraire du Bureau de la traduction du Canada, qui a déjà intégré « bloguer ». ]

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