Vouvoiement ou tutoiement : faut il résister aux familiarités ?

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Voltaire aurait écrit que le tu est le langage de la vérité alors que le vous est le langage du compliment, mais les usages de l’humanité évoluent indépendamment de l’humanisme. Du coup, on ne sait pas toujours sur quel pied danser.

Sur le blog Propero de l’hebdomadaire britannique The Economist, Robert Lane Green remarquait la disparition du « vous » de politesse dans de nombreuses langues (lei, Sie, usted, você, sibh, etc.). Elle serait le résultat de l’effacement des limites entre les sphères privée et publique.

Avec sa verve habituelle, il soulignait qu’à l’ère des réseaux sociaux omniprésents, tout le monde a des centaines d’« amis » et qu’il est donc peu surprenant que le vous de politesse se fasse plus rare.

Il est vrai qu’être familier est souvent vu comme un bon moyen de faciliter la communication virtuelle — même si, malgré les nétiquettes, les internautes confondent un peu hâtivement les familiarités avec la courtoisie, qui par voie de conséquence, se voit récupérée par une génération d’émules radiophoniques au nationalisme franchement à droite.

Certes aussi, il est plus naturel de touïtoyer les gens une fois qu’on a pris l’habitude de s’exprimer en moins 140 caractères.

Toutefois, il s’agit là de préoccupations d’ordre purement linguistique. Je te propose donc de reprendre un peu de socio-recul, lingo-lectrice chérie de ce blog.

La généralisation du tutoiement serait due à la suprématie de l’anglais américain.

Du point de vue sociolinguistique, cette apparente convivialité numérique pourrait bien être une énième facette d’une maladie connue sous le nom de « calquite », dont le vecteur est une forme d’e-pocrisie générée par les impératifs de notre e-mmédiateté néolibérale.

« Effectivement, grâce à la familiarité apparente d’un tutoiement, tu peux faire croire aux fainéants qui travaillent pour toi que tu les comprends, que tu les écoutes, et que tu te soucies d’eux… bref, qu’en dépit de ta position de supérieure hiérarchique, tu restes aussi “humaine” que la langouste. Et en plus, ça ne te coûte pas un rond ! ».

C’est ce que j’essayais de faire comprendre à Berthelée Riflard, alors que je lisais le billet de Robert Lane Green : « Tout ça, c’est la faute aux Ricains ! Ils nous ont imposé leur manière de gérer la vie en entreprise. Ils ont récupéré le concept d’humanité ! »

L’Humanité, quant à elle, avait posé la question à Gérard Layole lors de la parution de ses 100 mots pour résister aux sortilèges du management (éditions Les empêcheurs de penser en rond, 2005). Il expliquait ainsi que les études comportementales se sont développées aux États-Unis, car la gestion des ressources « humaines », comme chacun le sait, est avant tout une question d’argent.

Les universités étatsuniennes auraient été le laboratoire de la naissance des derches déerraches. Elles ont en effet élaboré des procédures de programmation neurolinguistique pour décrypter nos codes sociaux : les registres de langues que nous utilisons, les postures, les intonations, les formules de politesse, etc.

Comme le nucléaire, la gestion des ressources humaines a été initialement conçue à des fins thérapeutiques. Mais l’enfer étant tapissé de fins thérapeutiques, elles ont été détournées de leur but premier : les psychologues ont vendu leurs découvertes aux gentils services secrets qui veillent sur nous, qui à leur tour les ont vendus aux chaînes de détérioration rapide et aux vendeurs de pommes électroniques.

Le tutoiement nous a déjà été imposé par le passé.

Une buée soufrée s’est échappée des nostrils de Berthelée :

« Dis donc camarade, tu vas vite en besogne ! a-t-elle fulminé, il me semble que l’abolition du vouvoiement ne date pas de la dernière révolution néolibérale. Cette humanité linguistique soi-disant récupérée par la psychologie étatsunienne était déjà à l’œuvre au bon vieux temps du citoyen Robespierre. Faut-il te rappeler que dans les années 1790, un vouvoiement pouvait te conduire à l’échafaud ? »

Berthelée n’a jamais tort (et ça m’exaspère toujours) : en France, un décret de la Convention, en vigueur du 8 au 12 novembre 1793, a interdit le vouvoiement. Face à de tels nazis de la langue, notre bon citoyen Toubon fait figure d’enfant de cœur.

Mea culpa donc. Affirmer que le tutoiement est un dispositif pseudo-humaniste dû à l’e-pocrisie des déerraches est un horrible cliché. Comme je m’en suis déjà expliqué, ce genre de déclaration intolérante est absurde, car le sens n’existe qu’au moment de l’acte de communication.

Toutefois, il existe des tendances, des conventions et des usages. Et selon Robert Lane Green, il est difficile d’imaginer que la tendance actuelle puisse s’inverser. C’est aussi ce que pensaient les révolutionnaires avant que la révolution industrielle ne vienne inverser la tendance.

Au fait, ça ne vous dérange pas si je te tutoie amie lectrice à cheval sur les principes ?

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