Les traductions « à la con »

Pourquoi les médias terriens traduisent toujours « this shit » par « cette merde » alors que c’est simplement « ce truc » ? (Stupeflip, Soulèvement de la Région Nord, 2005)

Force est de l’avouer, les Parisiens bilingues sont doués pour les traductions « à la con ».

Un exemple glané sur la toile :

cette merde

Il faut dire qu’ils s’y connaissent en traduction, puisqu’ils maîtrisent parfaitement la langue source.

En effet, quand il s’agit d’évaluer le degré de maîtrise de l’anglais de leur interlocuteur, ce n’est pas la modestie qui les étouffe. Ces francophones sont ainsi capables de déterminer s’il s’agit d’un anglais « parfait »…

dans un anglais parfait

… ou si au contraire, l’anglais de cet interlocuteur est « hésitant » :

dans un anglais hésitant

Bon d’accord, il ne faut pas généraliser : les journalistes parisiens bilingues ne travaillent pas tous chez Les Inrocks.

On en trouve aussi au Figaro…

(à propos de l’anglais de Carla Bruni)

Figaro Carla bruni

… ou encore aux Échos…

(à propos de l’anglais de la petite file d’Henrik Ibsen) :

les echos ibsen

C’est à se demander pourquoi l’Éducation nationale ne leur confie pas les oraux du bac.

Finalement, peut-être que ce qui les excite n’est pas la délicieuse sensation de supériorité linguistique (quoique..), mais le fait de s’emparer du sens, au risque de le modifier et de nous désinformer.

Car si le manque de finesse n’est pas un crime, le contresens, en revanche, est plus sérieux.

Les exemples de traductions « à la con » abondent et les blogs qui tentent de les déboulonner, non moins (voir par exemple l’excellent billet des Piles intermédiaires à propos de la « falaise fiscale »).

Pour ma part, et pour rester dans la finesse, ce sont les « jobs à la con » que je souhaiterais dégommer dans ce modeste billet.

Les jobs « à la con »

Pour commencer, et pour te montrer que je ne suis pas en train de te bullshiter amie lectrice mythomane, voici quelques exemples tirés d’articles où des bilingues se sont visiblement fourvoyés (et nous verrons pourquoi).

Libération (AFP) :

libération à la con

Slate (Jean-Laurent Cassely):

slate à la con

Rue89 (Mathieu Descendes, Rédacteur en chef adjoint) :

Rue 89 à la con

Avant d’essayer de comprendre l’anglais, commençons d’abord par essayer de comprendre le français.

Que veut dire « à la con » ?

Pour le Trésor de la langue française informatisé, cette locution sert à qualifier quelque chose de ridicule, sans valeur. C’est une version plus vulgaire de « à la noix ».

  • Pour Dimitri Casali et Céline Bathias, par exemple, une mort à la con est cocasse, insolite et vulgaire (Les morts à la con de l’histoire, 2013).
  • Pour Pierre Merle, les mots à la con sont des mots « qui ne veulent plus dire grand-chose à force d’être surutilisés » (Les mots à la con, 2005).
  • Et pour Jean-Baptiste Giraud, un cadeau à la con est un « cadeau nul, inutile ou contraire à ses goûts » (Nos cadeaux à la con : 61 histoires de ratés tragiques mais savoureux, 2012)

On peut donc, sans trop de risque, affirmer qu’un « job à la con » est un boulot idiot, nul ou sans valeur.

[Note du traducteur ton serviteur : d’ailleurs, en français de France, « job » est familier et masculin. On ne l’emploie pas pour qualifier une fonction de prestige, comme la présidence de la République, ou pour un emploi fortement rémunéré, comme la présidence du Comité directeur d’une multinationale. En revanche, le français du Canada calque l’usage anglais et emploie le mot au féminin : certains Canadiens pensent par exemple que leur Premier ministre, Stephen Harper Justin Trudeau, « est la personne pour la job » (d’autres non, c’est selon)]

Or ce n’est pas du tout le sens du « bullshit job » de David Graeber.

[Seconde note du traducteur ton serviteur : si tu as lu ce billet jusqu’ici amie lectrice patiente et que tu penses qu’à ce stade de la lecture, je vais me lancer dans une digression sur la biographie de ce sociologue américain, leader du mouvement Occupy Wall Street, que l’université de Yale a viré en 2005 pour des raisons politiques même s’ils ne l’avoueront jamais, mais qui heureusement a retrouvé du travail au vrai pays de la liberté (mais si, mais si…), tu te fiches l’index dans la pupille jusqu’au nerf optique. En revanche, si tu lis « parfaitement » l’anglais comme on dit chez Les Inrocks, tu peux lire son article sur les Bullshit jobs]

Que veut dire « bullshit » ?

Et, surtout, pourquoi la nuance est-elle si importante ?

Comme la connerie, le bullshit est une forme d’idiotie.

Pour Stephen King par exemple, la plupart des ouvrages portant sur l’écriture sont « filled with bullshit », expression que William Oliver Desmond avait traduit par « pleins de conneries » (voir son excellente traduction, Écriture, mémoires d’un métier, 2001, du On writing, a memoir of a craft de King, 2000).

Donc, plus le livre est court, « the less the bullshit », c’est-à-dire qu’il y aura « d’autant moins de conneries ».

Il érige d’ailleurs ce constat en règle, « the bullshit rule », que Desmond traduit par « la règle de la connerie accumulée » :

avant-propos 2

La nuance semble ténue. En effet, la connerie est bel et bien une forme d’idiotie. Mais peut-on qualifier un texte plein de conneries de « texte à la con » ?

Restons dans la veine Stephen King. Pour lui le bullshit est un discours motivé par le désir de convaincre, de duper ou de séduire la personne à qui il est adressé, ce qui est à peu près la définition du « baratin », mot que Desmond avait choisi pour le traduire dans l’extrait qui suit :

outdated bullshit

Le bullshit est donc une forme de discours trompeur parce qu’il est mensonger.

C’est là toute la nuance : les bullshits jobs ne sont pas des petits boulots dont personne ne veut, mais au contraire des emplois qui finalement rapportent peu à la société, mais (parfois) beaucoup à la personne qui les exerce.

Je ne montrerai personne du doigt, mais si je suis convaincu que la société a besoin des agriculteurs, des infirmières et des médecins, des plombiers, des serruriers ou des couvreurs, il est en revanche de nombreuses « professions » dont ce n’est absolument pas le cas.

Pour David Graeber, les bullshit jobs ne sont donc pas des « jobs à la con », mais de fausses professions.

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3 réflexions sur “Les traductions « à la con »

  1. On dit « l’université Yale », et pas « de Yale », de même qu’on dit « l’université Pierre et Marie Curie », etc. (Cela vaut aussi pour Harvard, Columbia, et beaucoup d’autres.)

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  2. Merci pour cet article, on pourrait maintenant voir le véritable traduction des mots que les médias traduisent comme ils voulaient. c’est intéressant

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    1. J’ai retiré le lien que vous aviez mis sur « intéressant ». La première fois, j’avais supprimé votre commentaire, mais puisque vous insistez, expliquez-moi donc pourquoi dimitri Casali est « intéressant », plutôt que de faire de la pub pour ses bouquins. Merci d’avance.

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